Depuis l’hiver que je le préparais mon premier distance Ironman. Depuis non pas le dernier hiver, mais le précédent. C’est que ce premier dossard, j’aurais dû l’épingler le 15 août 2020 sur l’Embrunman, dans les Alpes. Mais entretemps, le covid est passé par là, et la course a été annulée 11 jours avant. Ce qui ne m’avait pas empêché pour rappel d’enchaîner malgré tout les 3,8 km de natation, 188 km de vélo et 3700 de dénivelé positif, et 42 km en courant. En off comme on dit dans le jargon, c’est-à-dire hors compétition, pour quand même tirer profit de la préparation, entre les deux vagues du virus, et en 14 heures environ. Plutôt que d’annuler mon inscription, je l’avais aussi reportée au 15 août de cette année. Et puis, entretemps, une autre folie a germé dans ma tête il y a 4 ou 5 mois. Si je faisais l’Altriman, tant qu’à mettre doublement à profit une interminable préparation? Plutôt que de retourner la question dans tous les sens, je fonce. Cela passera, 0, 1 ou 2 fois, ou cassera 0,1 ou 2 fois. Puis la devise de l’Altriman n’est-elle pas « La folie est la seules chose qu’on ne regrette jamais »? Cette célèbre citation d’Oscar Wilde, on peut la lire sur le bitume, sur le podium d’arrivée,…
Rendez-vous est donc pris le samedi 17 juillet à Les Angles, station des Pyrénées s’élevant à 1500 m d’altitude, à deux pas de l’Espagne et d’Andorre. Après avoir récupéré mon dossard et déposé mon vélo au parc la veille, et enchaîné avec le briefing et la pasta party, je me lève à 3 h 30. J’ai bien pris soin de mettre mon réveil à 3 h 30, 31, 32, 33,…. Deux fruits, des céréales aux fruits secs, un yogourt, des sandwichs salés,… à 2 petites heures du départ à peine, je me remplis l’estomac. La journée va être longue, très longue. Aucune calorie n’est superflue. Mon seul et unique objectif est évidemment de terminer. J’ai jusqu’au lendemain à 1h30 du matin, soit 20 heures, pour y parvenir.
Je monte dans la voiture. Le lac de Matemale est à 3 km à tout casser de mon Airbnb. Mais j’ai le temps d’imprimer le thermomètre sur le tableau de bord: 5 degrés! On annonce du beau temps une fois le soleil levé. Mais en attendant, il va falloir plonger par cette température, à 1500 m d’altitude, dans le noir le plus complet. Je pénètre dans le parc à vélos à 4 h 30. Étiqueté du 118, mon vélo occupe la place 111. On ne l’a pas bougé, bravo Benoît! Aurais-je pris la place de quelqu’un d’autre? Je le déplace pour le poser au 118 à l’autre bout du parc, où je retrouve Camille et Tom, tous deux de mon club, le Batifer. Et leur chipe quelques gros centimètres de confort.
L’heure du grand plongeon dans le lac de Matemale approche. A partir de 5 h 15, le speaker répète inlassablement qu’on n’a plus rien à faire dans le parc, qu’il y a encore beaucoup trop de monde à son goût. Au revoir les sandales, « glagla » les orteils au contact avec le sol. Encore heureux que la combinaison est autorisée. L’eau titre à 19 degrés. Pour parvenir à la zone de départ, on doit traverser un ponton, que certains plaisantins s’amusent à faire tanguer. Ou alors ont-ils trop la tremblote, de froid et/ou de stress ? Il reste une dizaine de minutes. On est agglutiné à 240 sur la plage. On reçoit les dernières consignes. D’habitude, on vise les bouées pour suivre le parcours. Il y a bien des bouées, mais dans l’obscurité, celles-ci sont parfaitement invisibles. Par contre, à un petit kilomètre à l’horizon, de l’autre côté du lac, il y a un gyrophare. « Visez-le! ». A ce que je sache, je n’ai pas de souci oculaire. Mais je le devine à peine. Encore heureux, la brume noyant souvent le lac de Matemale n’est pas de la partie, ou pas encore.
Puis s‘embrasent des fumigènes rouges, signe que le départ va être donné. Et effectivement, retentit The Final Countdown : « Ten, nine,.., three, two, one, goooo! » Il est 5 h 30, c’est parti pour 2 boucles de 1,9 km, grosso modo deux aller-retours d’une berge à l’autre, avec une sortie à l’australienne. Les athlètes en premières ligne se jettent à l’eau comme des affamés. Comme si chaque seconde comptait. Alors que le premier mettra plus de 13 heures (13 h 17’). Je m‘enfonce à mon tour dans les couloirs d’accès au lac. Encore heureux, on nous a coiffés de bonnets roses bien flashs. Je ne devine que des minuscules tâches roses en mouvement, et me fie autant que faire se peut à elles pour progresser. Jusqu’à, je dois être au milieu du lac. Je n’en vois plus aucun. Je tâche de retrouver le gyrophare. Celui-ci a dérivé sur ma droite, ou moi à gauche, c’est selon. Je tourne la tête à droite pour essayer d’apercevoir d’autres nageurs et me mettre sur la bonne trajectoire. J’en repère un. Vu sa place, il ne doit pas être meilleur nageur que moi, voire pire encore vu mon détour. Je préfère me fier au gyrophare. Finalement arrivé à sa hauteur, je me rends compte que la bouée flotte quelques dizaines de mètres à droite. Encore des mètres en plus, sans parler des slaloms que je collectionnerai jusqu’à la fin de la natation. Je la rejoins, puis la seconde bouée située à même distance de la berge, avant de revenir sur mes bras et effectuer mon premier retour vers la zone de départ, bien mieux illuminée. Je retrouve enfin un banc de quelques nageurs.
De retour à celle-ci, place à la sortie à l’australienne, avec la traversée à pieds d’un ponton. En bois et glissant, ne pas chuter! J’ai quand même envie de repartir sur la 2e boucle, direction le gyrophare presque transparent. J’entends aussi le speaker annoncer que le leader s’apprête déjà à sortir définitivement de l’eau. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit de Tom (Van Den Buverie), mon équipier au Batifer. Et qui il y a quelques années a fini l’Altriman 5e, et comme Emilie (Lacourt), sa compagne, s’est lancé le défi fou de reprendre sur celui-ci après 5 ans sans dossard. Les premières lueurs du jour apparaissent, et avec elles les énormes bouées jaunes balisant toute la traversée et les montagnes. Evidemment, je zigzague encore, mais j’ai enfin des bons repères. Notamment aussi ce participant qui s’arrête régulièrement, pour attendre une participante et lui faire la trace, et à moi aussi par la même occasion. Arrivé une seconde fois de l’autre côté du lac, place à la troisième et dernière traversée. Un peu plus une partie de plaisir? Que nenni.
Après l’obscurité, c’est cette fois-ci un épais brouillard qui m’oblige une nouvelle fois à progresser à l’aveugle. A ma sortie 1 heure et 45 minutes plus tard de l’eau, et 231e sur 237, ma montre affiche… 4,7 km plutôt que 3,8 km. Rien d’étonnant, mais un infime détail en comparaison à ce qui m’attend ensuite. Il fait encore bien froid, et le vent souffle. J’ingurgite un thé bien chaud, et passe au petit coin m’alléger avant les montagnes russes. J’enfile ma tenue de vélo, une veste coupe-vent, … Après une transition d’une dizaine de minutes dans un parc à vélos presque vide… de vélos, logique, c’est parti pour la première boucle d’une petite cinquantaine de kilomètres, en réalité le parcours du format M.
Direction la première des 9 difficultés, le col de la Quillane. Une première mise en jambes de 5 km à 3,7 % de moyenne, à 1716 m d’altitude, avant une petite descente, puis directement le 2e col, de Llose, 3 km à 5,1 % (1869 m), avec des passages à 7 ou 8 %. Mais rien de comparable à ce qui m’attend plus tard. Ces pourcentages, je serai souvent heureux de les voir s’afficher sur mon compteur ensuite. Arrive le Col de Creu, l’un des 4 cols de première catégorie, une très longue ascension de 13,7 km à 4,8 %. On commence déjà à en prendre plein les yeux, avec des paysages parfaitement sauvages, avec parfois l’impression de progresser en contrées indiennes, avec des roches et autres terres qui virent presque au rouge sous les premiers rayons. D’ailleurs, à mi-ascension, sur ces mêmes roches apparaît en énormes lettres une inscription « zone apache ». Entretemps, après un départ vélo sur un parcours presque désert de coureurs en ligne de mire, et l’impression de rouler sur la lune, je suis aussi revenu sur les premiers rangs de l’arrière du peloton. Je grignote encore 20 ou 30 places dans Creu. Aussi dans ses 3 derniers kilomètres en lacets avec des passages à 10 %, où certains sont déjà dans le dur. Pour ma part, les jambes répondent bien, et le mental de mieux en mieux. S’ensuit une plongée de quelques kilomètres, avec des virages très sinueux, des passages très étroits, des gravillons au sol, des ravins à pic,… et un froid matinal encore bien piquant. Il convient de se montrer d’autant plus prudent, que le circuit n’est pas fermé à la circulation. Puis quelques kilomètres de plats ou faux-plats, qui se compteront presque sur les doigts d’une main 197 km et plus de 5000 de dénivelé positif durant. Et retour à la case départ, ou presque, après une cinquantaine de kilomètres donc, pour fermer la première boucle, et m’élancer sur la seconde, les 150 km restants en réalité.
Après une interminable descente d’une vingtaine de kilomètres, le moment est venu d’attaquer Port de Pailhères, l’ascension mythique du parcours, classé hors-catégorie avec ses 14,7 km à 7,7 %. Je ne débarque pas tout-à-fait en territoire inconnu. Du moins en ce qui concerne la rampe. Quelques jours plus tôt, mon GPS m’avait conduit sur les routes du Tour de France à Andorre… via Port de Pailhères. Si toute la montée était noyée dans le brouillard, au point que j’avais dû me fier à la trace de mon GPS pour avancer et deviner les virages, j’avais eu tout le temps de me rendre compte de ce qui m’attendait, même avec un moteur. Aux différences cette fois-ci que je peux contempler des paysages toujours aussi magnifiques et sauvages, et avec des pédales. Après 5 premiers kilomètres d’ascension, il y a un ravitaillement. Je remplis mes bidons comme à chaque fois, toujours l’un d’eau et le second énergétique. C’est aussi là que j’ai pu déposer l’un de mes 2 sacs avec des effets personnels. J’y ai notamment glissé des sandwichs. Si les ravitaillements sont bien fournis, un petit «plat» plus consistant est toujours le bienvenu. Je tape aussi vite fait la discussion avec un participant, avec lequel j’avais par hasard mangé à la pasta party la veille. Je lui explique ma longueur d’1 h 45’ dans l’eau. Il n’en revient pas que je sois déjà revenu à sa hauteur. Mon compteur renseigne 22,5 km/h de moyenne. Les jambes sont excellentes. Mais j’ai aussi appuyé sur le bouton gestion depuis le début, et ne le débloquerai jamais. Je remonte sur ma machine à l’assaut des 10 kilomètres suivants de Pailhères. Je dépasse encore quelques dizaines de coureurs, sans puiser trop dans mes réserves pour atteindre le sommet à 2001 m, le point culminant du parcours. Même si pour ainsi dire la moitié de l’ascension, un autre mur s’est dressé devant moi, un terrible vent de face. Mais m’a par la force des choses aussi poussé dans les lacets à contresens.
Le temps de me ravitailler avant d’attaquer la descente, et d’enfiler une petite laine, et c’est reparti. Ou presque. Un autre mur infranchissable celui-ci défile devant moi, un énorme troupeau compact de moutons tout sauf pressé de traverser la rue. Un micro se tend devant moi. « Vous vous attendiez à être bloqué par un troupeau de moutons au sommet de Pailhères», m’interroge le journaliste. « Pas du tout, sans quoi je n’aurai pas mis ma veste et leur aurais chipé un peu de laine ! ». Le troupeau complet enfin parti vêler dans son nouveau pâturage, je salue la caméra.
Mais à peine ai-je entamé la descente, que vois-je? Un troupeau de chevaux à deux pattes d’être aussi sur la chaussée. Passage au ralenti, et cette fois, je peux enfin affoler mon compteur. La pente est toute aussi vertigineuse et sinueuse que l’autre versant. J’avais souvent entendu que le plus dur du vélo n’était pas passé après Pailhères, mais au contraire, les choses sérieuses commençaient seulement avec Pailhères. Et effectivement. Il reste au moins le double de kilomètres, et à peine redescendu sur la plancher des vaches, que le col du Pradel (1680 m, 7 km à 7,8 %) m’appelle. Les heures passant, les kilomètres s’accumulant, le soleil cognant de plus en plus, la souffrance commence pour la première fois réellement à se faire sentir.
Deux fois moins long que Pailhères, Pradel, le 2e des 4 cols de première catégorie, ne me paraît pourtant pas moins long. La chose rassurante, c’est qu’encore et toujours, je progresse de quelques places. S’ensuit une toute aussi interminable descente d’une vingtaine de kilomètres. Le plus long moment de répit depuis l’entame du vélo, mais aussi sans doute la plus grande perte de dénivelé positif. C’est bien beau les descentes, mais après tous ces plongeons, il faut forcement remonter tout le dénivelé perdu. En bas du Pradel, nouveau ravitaillement où je retrouve Emilie. Comme tout le monde, l’enchaînement des difficultés l’a entamée. Mais elle est encore très bien et semble gérer parfaitement la répétition d’efforts aussi. Elle me dit aussi qu’elle vient d’avoir Tom au téléphone, et qu’il est une vingtaine de kilomètres devant. Après Pradel, place à… Pradel, son homonyme, mais non pas col de mais du, mais aussi une rampe certes très longue, mais bien plus clémente (10 km à 3,4 %). Enfin une bouffée d’air en montée, puis une nouvelle très longue descente, d’une petite quinzaine de kilomètres. Et qui dit descente interminable dit encore et toujours envie que cela s’arrête le plus vite possible. Mon compteur stoppe finalement sa chute vertigineuse à 500 m d’altitude, et le thermomètre son escalade vertigineuse.
Il doit faire 35 degrés. Il fait suffoquant. Cela promet pour la montagne russe suivante, la 7e sur 9, et le 3e de première catégorie, Garavel (1256 m, 14 km, 5,8 %). D’autant plus que lorsque la route s’élève en épingle à cheveux sur la droite, au 150e km, je ne vois pas une zone d’ombre. La pression du robinet transpiration n’est pas à son maximum mais pas loin. Une nouvelle descente d’une dizaine de kilomètres, et il n’en reste plus que 2 et 25 km. Plus que deux façon de parler. La côte de Carcanières d’abord (3 km à 9,3 %). Les participants commencent à tomber au propre comme au figuré. Certains slaloment de gauche à droite en titubant pour tâcher d’adoucir la pente. D’autres ne parviennent plus à avancer. J’en vois un qui tombe à l’arrêt. Un autre qui marche à côté de son vélo et trouve encore la force de dire que parfois il faut savoir s’avouer vaincu. Comme dans Garavel, les rayons cognent. Je sais qu’il y a un ravitaillement au sommet. Mais à l’inverse du panneau du village de Carcanières, il reste invisible. Les bidons sont vides et moi pas vide de forces, mais au bord de la rupture quand même. Comme par enchantement, une fontaine coule à ma droite. Je demande à une dame si l’eau est potable. Elle n’en sait rien. Moi ce que je sais, c’est que j’ai soif et que c’est un bon prétexte pour faire une pause prématurée. Puis un ancien participant m’avait glissé avant la course que l’eau des fontaines était toujours potable. Faisons-lui confiance. C’est d’ailleurs ainsi que je m’étais ravitaillé lors de mon off sur l’Embrunman en autonomie complète forcément. J’en profite pour me passer la tête sous le jet. Je me refais aussi au ravitaillement au sommet.
Enfin sommet tu parles. Je demande à un bénévole si s’en est fini avec l’ascension, la dernière ascension de première catégorie. Il me dit qu’il n’y a plus que 4 petits kilomètres de montée. Moi qui pensais bien qu’il y avait une descente avant la dernière difficulté. Quatre petits, minuscules, en comparaison de la petite centaine au total, mais quatre tout de même encore et non des moindres: 4 km à 7,6 %, le Col des Hares (1479 m), en réalité le prolongement de la côte de Carcanières. Celui-ci me paraît plus interminable que jamais. A chaque lacet, je rêve de voir le sommet. Mais derrière chaque lacet se cache un nouveau morceau de bitume vertical. Mais comme toutes les bonnes choses, toutes les mauvaises ont une fin. Il reste 17 km assez roulants. J’avais recroisé Emilie lors du ravitaillement de Carcanières. Elle me rejoint sur cette dernière partie, et mieux pour elle, me dépose. Mes jambes tournent encore bien, et j’évite d’appuyer sur les pédales pour m’économiser pour le marathon. Mais les siennes encore mieux apparemment. On rentre finalement au parc à vélos à deux. Il est 6 h. Je suis en route, et en eau, depuis 5 h 30, soit plus d’un tour d’horloge complet, dont 10 h 30 sur ma selle.
Et il faut encore se farcir un marathon, et quel marathon. Deux boucles identiques, avec 800 m de dénivelé positif au total, et un parcours moitié bitume, moitié cailloux. Je n’en ai absolument pas l’envie, mais pas le choix non plus. Enfin si, mais non. J’essaie de débrancher mon cerveau. Non pas pour somnoler en progressant comme à vélo. Dans les dernières descentes, j’ai dû mettre plusieurs fois les pinces à linge à mes paumières. Quoiqu’à un moment elles dont dû glisser, quand un ralentisseur s’est transformé en barrage infranchissable. Une hallucination, mais une vraie! Dans les dernières descentes toujours, rien à voir avec mon coup de fatigue, mais parfois des kilomètres durant, j’avais des fourmillements à la main gauche. Un phénomène que je connais. Lorsqu’il se manifeste, je lâche le guidon et pends le bras dans le vide quelques secondes, et cela disparaît. Mais ici, impossible de lâcher le guidon sous peine de manger le bitume. En même temps, à la même main, j’attrapais une douleur insupportable au poignet, comme une tendinite, plus les secousses étaient fortes, et donc ma vitesse importante. J’avais donc modéré mon allure pour modérer aussi le mal. Lorsque je chausse mes baskets, je suis largement en avance sous la seule et unique barrière horaire, à savoir avoir atteint le cap des 26 km à 22 h 30. Soit 4h15 pour faire 26 km. Je pourrais encore marcher que sauf bobo ou crampe, j’y arriverais. Mon seul but est de terminer et pas de faire un chrono. Or, pas de douleur, pas de crampe,… juste de la fatigue légitime après aussi 3 heures de sommeil seulement avant le départ, mais toujours de l’énergie, si on peut encore appeler cela de l’énergie.
Après avoir troqué ma trifonction éponge contre une autre, je m’élance. Les 5 premiers kilomètres, un aller-retour entre le parc à vélos et l’autre côté du barrage du lac de Matemale, sont plats. Je trottine à un petit 10 km/h, alors que certains marchent déjà. C’est ensuite que les choses se corsent, la route, les chemins, commencent à s’élever. Et on nous avait dit qu’il y avait un ravitaillement tous les 2 ou 3 km. Donc je suis parti les poches vides. Il y avait bien un premier ravitaillement après 2,5 km. Cinq, 6, 7 km. Rien. Or, à ce moment, les kilomètres comptent déjà double ou triple. Plutôt que de brûler de l’énergie inutilement pour aller 1 ou 2 km/h plus vite, je préfère la marche. Je fais un bout de chemin avec un sexagénaire, qui comme moi peste d’être parti les poches vides. Le lendemain, je le reverrai à la photo des finishers. Il m’expliquera qu’il a débuté le triathlon au début des années 80. L’époque où on prenait les triathlètes pour des fous. Qu’il est retraité depuis peu, et que depuis lors, il s’entraîne 25 heures par semaine. Que le triathlon, c’est sa vie, comme pour sa madame. Qu’il a collectionné je ne sais plus combien d’Ironman et tous ses dérivés, mais jamais un truc comme l’Altriman. Finalement, dieu miracle, vers le 8e ou 9e km apparaît une table de ravitaillements au cœur de Les Angles, à côté de l’église. Je vais pouvoir recourir, en espérant que les prochains ravitaillements ne soient plus autant espacés. Il n’en sera rien. D’ailleurs, après la course, j’apprendrai qu’il y avait un ravitaillement au 5e km dans le chapiteau avec le podium d’arrivée qu’on traversait déjà en languissant devant celui-ci. Qu’il y avait même moyen d’y déguster un bouillon. Mais déjà la route s’élève à nouveau, bien plus encore à la sortie de LesAngles, avec des passages réguliers à 15 % et bien plus encore. Cinq petits kilomètres de montée continue et 300 m de dénivelé positif plus tard, une épingle à cheveux à gauche et enfin la pente s’aplatit, mieux, s’inverse. Un bon kilomètre de cailloux entre les sapins, une petite bosse et à droite se dévoile le somptueux petit lac sauvage de Balcère, au beau milieu d’une forêt de pins. Quelques centaines de mètres sur une de ses berges, et demi-tour sur mes pas pour boucler la boucle 10 kilomètres plus loin. C’est forcément plus roulant, mais pas une partie de plaisir pour autant.
Chaque kilomètre est long. Qui plus est, j’ai le pied droit en feu. J’ai des lacets élastiques à mes chaussures. Ils sont trop serrés ou mon pied a gonflé voire les deux. Heureusement, j’ai une deuxième paire de baskets au parc à vélos. Et puisque qu’on peut repasser au parc à vélos. On doit même si on n’a pas embarqué notre lampe frontale plus tôt, j’en profiterai pour changer de baskets. Il est quasi 9 heures. Le jour commence à tomber et avec lui les degrés. Il y a pas mal de vent. J’enfile aussi une bonne veste de trail. Je n’avais déjà pas envie de démarrer le marathon, mais que dire alors de la deuxième boucle après avoir dégusté la première. Le parcours se vide de plus en plus. Il y a ceux qui terminent, et puis ceux toujours plus nombreux qui rendent les armes. Puis surtout, le truc rassurant, dans ceux qui restent, on est 100 % à en chier, et plutôt qu’être dépassé, je dépasse parfois. L’autre truc positif, c’est que non seulement ce qui est fait n’est plus à faire, mais que désormais, ce qui est fait est derrière moi dans tous les sens du terme, étant dans le dernier tour. De l’autre côté du barrage, retour au premier ravitaillement. On me tend un morceau de pizza. Je le refuse, sous prétexte que je ne le digèrerai pas. Les bénévoles insistent, prétextant pour leur part que tout la monde a craqué. Que c’est du salé, que le croquer ne peut que me faire du bien. Bon, ok. Retraversée du barrage en savourant la pizza, retraversée du chapiteau, où je ne vois toujours pas le ravitaillement et re pour un petit 5 km de montée.
A l’inverse de la première boucle, je cours un peu ses premiers kilomètres. J’alterne marche et foulées. Jusqu’à la sortie de la station, où courir est impossible pour le commun des mortels qui participe à l’Altriman, hormis les extraterrestres qui en ont déjà fini depuis belle lurette. Je ne vois que des zombies. Sans doute en suis-je un aussi. Au sommet, il reste 13 ou 14 km. Plus qu’un tiers du marathon. Mais surtout, excepté la remontée de la forêt pour revenir du lac, s’en est enfin fini pour ainsi dire des murs. En remontant, je croise Emilie. Elle trottine encore aussi. Pour elle, pour moi, comme tous les survivants, il est temps que cela se termine. J’alterne à nouveau marche et course jusqu’au sommet. Adieu les montées. Le plus dur est derrière (encore heureux après plus de 17 heures). Mais même s’il ne reste que pour ainsi dire de la descente, et 5 km, l’arrivée me paraît encore si loin. J’aimerais dévaler sur les berges du Lac de Matemale comme une avalanche, voire même en parapente même si j’ai le vertige. Mais chaque pas est un combat, un combat gagné certes. On me crie plus que 5? Je réponds encore 5, oui ! On me crie plus que 4, je réponds encore 4 oui !, … Mes jambes ne renoncent toujours pas à la vitesse footing. Je traverse une dernière fois Les Angles, prends quelques dernières calories au dernier ravitaillement. Et rallume ma lampe frontale, que j’avais prudemment éteint lorsque la luminosité était suffisante, pour économiser le jus au besoin. Je m’engouffre une dernière fois dans la pénombre la plus totale, sur un chemin caillouteux, des hautes herbes, des « rigoles »,… Ce serait trop « con » de me blesser maintenant si je veux rigoler dans 2 kilomètres. Je reste hyper prudent. Je croise au passage un autre zombie qui s’éclaire à la lampe de poche de son gsm. Ou s’éclairait, sa batterie semble avoir rendu l’âme.
Amen, j’entends de la musique, la speakerine. De plus en plus fort. Puis j’aperçois une grosse tâche lumineuse sur ma gauche, le chapiteau. Je tourne à gauche, plus que 200 ou 300 m. Je croise une voix. « Bravo Benoît ! ». « C’est qui ? », je demande. Pas de réponse. Pourtant cette fois-ci je n’ai pas halluciné. Plus de barrage! Tom, finisher 2 bonnes heures plus tôt, me dira plus tard que c’était lui. Qu’il allait rechercher Emilie pour terminer avec elle. Plutôt qu’un barrage, c’est l’ouverture du chapiteau qui se dresse devant moi. Et ce n’est pas une hallucination. J’accélère comme jamais depuis le début du marathon 5h14 plus tôt. Je sais que le podium est à gauche et que cette fois, je ne vais plus le laisser en chemin. Plus que quelques marches pour y monter. Je suis finisher de l’Altriman! Je lève les bras sans trop réaliser, « pour permettre » au photographe de faire ses 2, 3 clichés. Derrière, inscrit sur la bâche tapissant le podium, « La folie est la seule chose que l’on ne regrette jamais », d’Oscar Wilde. Il est 23 h 22’’. Je suis le 95e à la lire. Cinquante-trois autres la liront encore après, une centaine d’autres pas malheureusement, terrassée par la folie du bazar. Pendant 17h52, je n’ai jamais regretté d’être là, mais combien de fois me suis-je dis que ce truc dans lequel j’étais empêtré était de la folie furieuse. Et la prochaine folie, l’Embrunman le 15 août, donc 5 semaines, m’attend déjà. Cette seconde folie aurait donc dû être ma première sur la distance en 2020. Mais entretemps… Certes, l’Embrunman, j’y avais quand même goûté, et l’avais terminé en 2020, le 15 août aussi, mais en off, sans dossard. Reste donc encore à officialiser cette première folie devenue deuxième et double folie. Un pari trop fou un mois plus tard à peine après un l’Altriman? Réponse le 15! Mais puisque la folie est la seule chose que l’on ne regrette jamais, je suppose que l’on regrette encore deux fois mois une double folie, pari réussi ou pas!